Inde, merci de m’avoir bousculée

Un peu plus d’un an auparavant, l’opportunité d’aller en Inde s’était déjà présentée. Pour la jeune femme que j’étais, à l’époque, c’était impensable. Toutes mes certitudes m’enfermaient même dans cette idée que jamais, au grand jamais je n’irai en Inde. Trop dangereux pour une fille seule, trop oppressant, trop agressif. Pourtant, j’adorais déjà les voyages, et je rêvais d’explorer le monde, mais voilà : c’était un périple qui suscitait chez moi cette peur irrationnelle de l’inconnu. Une peur également emprunte des faits divers concernant le sort des voyageuses dans ce pays, qui semblait peu sécurisant. Mais en novembre dernier, et en un claquement de doigt, la décision fut prise. Dans trois mois, et pendant deux semaines, je serai dans le Kerala, un état du sud, réputé plus doux pour un premier séjour en Inde.

L’excitation à son comble, je suis montée dans l’avion en possession de deux sacs à dos : ce voyage sera nomade. Nomade et peu chic. Pas de maquillage, peu de vêtements, surtout des pantalons amples et souples, parfaits pour l’enchaînement des bus de nuit, des trains, des rickshaws. Kochi m’a accueillie avec un magnifique coucher de soleil alors que je franchissais le Thoppumpady Bridge, le ciel incandescent ne faisant qu’un avec son reflet. Et je suis donc arrivée à destination en pleine nuit, le coeur qui battait la chamade face à un tel dépaysement et tant d’interrogations. La guesthouse a été trouvée très aisément grâce à l’application mapsme sans laquelle mon voyage aurait été bien plus compliqué… Arriver dans une ville qu’on ne connaît pas après le coucher du soleil est assez déstabilisant, surtout pour une femme, qu’on éduque depuis l’enfance à être vigilante dès que la lune prend la place du soleil. Le premier repas est donc avalé à la hâte et le retour à la guesthouse s’est fait, pour ainsi dire, au pas de course !

Au réveil, la magie a opérée. La maison d’hôte était parfaite, avec une terrasse qui laissait venir à moi le chant des nombreux corbeaux, les senteurs matinales chaudement épicées et l’air moite mais néanmoins agréable, qui ne faisait que mettre en synergie tous mes sens. La paix, la douceur, l’harmonie, voici quelles ont été mes premières émotions en Inde. Ces émotions se sont décuplées, au fil des jours et des rencontres. Et même si, comme nous allons le voir, elles n’ont pas toujours été des plus gaies, elles ont eu le mérite de me faire vivre mon humanité, profondément. Et si c’était à refaire? Je repartirais, demain.

On m’avait dit que… L’Inde était belle

L’Inde n’est pas belle, elle est magistrale. Je n’ai eu qu’un petit aperçu de ses merveilles, mais ce que j’ai eu la chance d’entrevoir et d’admirer m’a tellement donné envie d’y retourner. La nature luxuriante, les couchers de soleil parme sur les backwaters, les rues bourdonnantes de vie d’Allepey, les plages hippies de Goa rythmées par le son des tambours, la folie de Delhi où les singes côtoient les vaches et les chevaux; j’ai été plongée dans un perpétuel tourbillon de sons et de couleurs, à en avoir le tournis. Oui, l’Inde est belle. Belle de sa diversité, belle de sa fougue, belle de ses tissus aux mille reflets.

Backwaters, Kerala

A chaque ville son charme, son identité. Mais toujours cette extrême élégance des indiennes drapées dans leur sari. A Kochi, les filets de pêche chinois attirent les rares touristes qui s’interrogent sur leur fonctionnement. A deux pas, le marché bat de son plein, dans une foule marchande et comme à l’accoutumée embaumée par le parfum des épices. A Goa, chaque matin, je déguste mon petit-déjeuner face à la mer, dans un lieu ou règne une atmosphère de paix et de sérénité, orchestrée par une musique de mantra qui pourrait parfaitement accompagner une méditation. Le serveur m’explique, entre deux cafés, les festivités du soir en l’honneur de la déesse Kali, grande prêtresse de la destruction et de la renaissance. Grâce à lui, c’est désormais une certitude. Je retournerai en Inde, à Rishikesh et à Varanasi, afin d’approfondir cette immersion spirituelle qui fut à mon goût, beaucoup trop brève.

Goa, Inde

On m’avait dit que… L’Inde était un pays de contrastes

Derrière la beauté, sont parfois tapies l’injustice et la détresse. Après deux journées d’émerveillement dans les backwaters, je me suis rendue à Munnar, dans les plantations de thé, lieu phare du tourisme dans le Kerala. La route fut longue et tortueuse, mais j’ai vite été récompensée par un superbe panorama, où s’étendaient, à perte de vue, des feuilles d’un vert flamboyant, franc, éclairées par le soleil qui se réfléchissait dans les gouttes de rosée matinale, aux premières lueurs du jour.

Lors du trek qui ne durait que quelques heures, et dans un anglais quelque peu approximatif, j’ai échangé avec le guide, qui ne devait pas avoir plus de 18 ans, sur les conditions de récolte du thé. Thé qui se trouve certainement dans notre placard, entre le pot de confiture et le pot de miel. Il m’a expliqué que l’ensemble des plantations appartenaient au groupe industriel TATA, qui détient plus ou moins tous les secteurs de production du pays. Et vous savez quoi? Les conditions de récolte du thé sont tout simplement révoltantes. Les travailleurs ont un quota de kilos de feuilles à ramasser quotidiennement, et s’ils ne l’atteignent pas, ils ne sont tout simplement pas rémunérés. Pire encore. Lorsque TATA embauche un indien, il lui promet une « maison » – comprendre des planches de taule au milieu des champs – mais, si ses enfants, lorsqu’ils sont en âge de travailler, refusent de récolter le thé à leur tour, toute la familles est tout simplement expulsée. Mon guide m’expliquait également que dans le Kerala, où l’accès à l’éducation est beaucoup plus poussé que dans le nord de l’Inde, les jeunes indiens ont des aspirations qui les amènent à vouloir poursuivre leurs études. Le groupe TATA va donc chercher des travailleurs dans le nord où la population est par endroit dans une situation d’extrême pauvreté, et donc, plus facilement exploitable. A ce terrible tableau s’ajoutent les litres de pesticides vaporisés sur les champs – que j’ai pu d’ailleurs apercevoir pendant le trek – évidemment sans aucune protection pour les employés, complètement exposés aux produits chimiques. Toujours selon le guide, les plantations de thé biologiques sont très rares en Inde et beaucoup plus étendues, par exemple, au Sri Lanka.

Alors oui, l’Inde est majestueuse, elle vous offre des spectacles à couper le souffle. Mais il me semble bien superficiel de profiter de sa lumière sans prendre conscience de ses ombres, et oublier que l’Inde est aussi duale.

Munnar, Kerala

On m’avait dit que… L’Inde se dégustait

La gastronomie indienne est très variée et savoureuse. Elle s’organise autour des épices et fera le bonheur des végétariens. Les légumes sont cuisinés à profusion, la cardamone danse avec le curry et le safran. J’ai adoré les thalis qui permettaient de découvrir toutes ces saveurs en un seul repas, les chai désaltérants à toute heure de la journée et les lassis sucrés de fruits fraîchement préparés.

Thalis et Chai, Goa

On m’avait dit que… L’Inde était dangereuse.

Cet aspect est certainement le plus délicat à relater, parce que la maladresse pourrait pousser à certains raccourcis qui ne seraient ni justes, ni opportuns. Pour moi, le danger en Inde, reste celui du transport. Mais ma perception est peut-être – sûrement – biaisée par un accident assez impressionnant lors d’un trajet en bus de nuit. Ce qui a d’ailleurs modifié quelque peu mon itinéraire puisque je ne souhaitais plus, après ce qui a été un choc, prendre ce moyen de transport. En Inde, on roule vite, on roule beaucoup, et, on roule… De manière anarchique. Il est bien sûr entendu que ce regard là n’est que celui d’une européenne qui n’a, pour le moment, même pas son permis de conduire ! Mais oui, je dirais, d’après ma courte expérience, que les routes en Inde sont dangereuses. Prenez des bus mais de préférence de jour, et non pas pour des trajets de seize heures…

Quant aux indiens et aux indiennes, et bien, ce sont eux qui ont rendus mon séjour inoubliable. Cette gentillesse, cette bienveillance, mais surtout cette curiosité m’a touchée. Je n’ai pas passé une journée sans un échange, un sourire, et même parfois un présent inattendu. Un collier dans l’avion, offert par une jeune femme de Bangalore, un thé par mon voisin sur la route de Delhi. Toujours, cette même gratitude de connaître un nouveau visage. Toujours cette même volonté de partager, de faire découvrir ce pays plein de contrastes.

L’Inde m’a bousculée parce qu’elle m’a questionnée sur mes propres représentations. Oui, j’ai eu peur, quand deux jeunes indiens ont voulu prendre une photo avec moi dans un train désert qui se rendait à Agra. Oui, j’ai eu peur quand j’étais la seule touriste dans un bus de nuit où des regards curieux remarquaient ma présence. Oui, j’ai eu très peur quand je me suis retrouvée seule, avec mon sac à dos, sur une voie rapide à presque minuit, après l’accident de bus. Oui j’ai ressenti, dans ces brefs moments, un sentiment d’insécurité intense, et jamais égalé dans le cadre d’un voyage.

Mais vous savez-quoi ? Tout s’est toujours bien déroulé. Ces deux indiens dans le train n’ont été ni insistants, ni agressifs. Un voyageur du bus accidenté m’a aidé par des sourires réconfortants et des préconisations pour mon arrivée à Bangalore. L’authenticité et l’humanité de ce voyage a été un formidable pied de nez à chacune de mes peurs.

Alors merci à l’Inde de m’avoir bousculée. Merci de m’avoir fait grandir. Merci d’avoir contribué à mon évolution…

Merci, et à très vite.

Et pour finir, quelques tips…

Dormir à Kochi

Sans aucun doute Christville Homestay. Et le petit-déjeuner keralais inclus dans le prix est une tuerie (10 euros la nuit)

Dormir à Allepey

Kalappura Homestay vaut vraiment le détour, et le responsable de la guesthouse peut organiser pour toi une excursion dans les backwaters hors des sentiers battus. C’est l’option que j’ai choisi – en barque – et je le recommande à 200%! C’est plus écologique, plus respectueux de l’environnement que les House Boat et tu pourras avoir accès à de fins canaux qui ne sont pas accessibles aux grosses embarcations.

Envie de shopping?

Honnêtement, j’ai fait pas mal de shopping à Goa mais assez peu ailleurs. Le Night Market à Arpora est vraiment, vraiment génial.

Une dernière petite remarque, concernant Delhi…

J’habite à Paris, j’ai séjourné à Bangkok où le trafic fourmille, je n’ai jamais vraiment ressenti la pollution, physiquement et « instantanément ». A Delhi, les premières heures, la nécessité de, peut-être, devoir repartir m’a traversée l’esprit. La pollution m’a prise aux poumons, je n’arrêtais pas de tousser, à la limite de la suffocation. Peut-être y avait-il un pic ce jour-là, je ne sais. Mais je te préviens, parce que moi je ne m’attendais pas à ça, et c’est une sensation qui peut générer de l’anxiété.

Delhi, Inde

Un commentaire sur “Inde, merci de m’avoir bousculée

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  1. Merci pour ce très beau et doux récit. Les réticences dont tu parles au tout début, je les ai encore moi aussi. Cette crainte du viol, de la misère humaine qui te suffoque, de l’insécurité. J’ai deux amis qui sont partis le mois dernier et qui n’ont pas souffert une seconde de leur voyage en terme d’insécurité j’entends. Et maintenant, nos billet, me rassure d’autant plus. Ca ouvre une porte dans mon coeur que je pensais garder fermée encore longtemps.

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